Je est un(e) autre fèlé(e)

De Paul Gonze
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Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable.
Mwa a donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité,
de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.

pastichant Albert Camus

Je ne suis rien/ Jamais je ne serai rien / Je ne puis vouloir être rien /
Cela dit, je porte en mwa tous les rêves du monde ...

pastichant  Fernando Pessoa

  Il y a en mwa quelque chose d'inapaisé et d'inapaisable.

                                                                                             pastichant  Nietsche ou Zarathoustra

Hawaii sur fond bleu.jpg

  Ah insensé qui crois que je ne suis pas twa!

pastichantVictor hugo dans "Les Contemplations"

19 avril 1944 un peu avant quatre heures du matin : le médecin en chef de l’hôpital de Panda au Katanga sort, exténué, de la salle d’accouchement et demande à un homme et une femme, prostrés depuis des heures dans la salle d’attente, qui il faut sauver, la mère ou l’enfant. Celui qui doit être le mari de la parturiente n’ose choisir mais la femme se lève, énergique : "Sauvez la mère, il y a déjà assez d’orphelins !". Celle-là doit être sa mère.
Le docteur s’en retourne. Coincé entre sa conscience de catholique qui lui dicte de donner la vie à un nouveau chrétien au prix d’une future bien-heureuse, et ses préoccupations carriéristes qui le pousse à obéir à la belle-mère d’un des futurs patrons de l’Union Minière du Haut Katanga, il ne peut que faire un miracle : extraire un minuscule Mwa en position siège du sein de sa mère par des forceps qui ovalisent son crâne et lui tordent les chevilles, avec le cordon ombilical noué autour du cou. Mwa s'étrangle, n’ouvre pas la bouche, devient tout bleu, mauve presque. La sage-femme, mère supérieure de l'ordre des sœurs de la charité, soixante ans, n’hésite plus, repousse le toubib, et embrasse passionnément, violemment le rejeton sur la bouche : "Waaaôw", Mwa crie… Mwa respire ... Mwa vit !
Vitalisé par le baiser moustachu de la nonne, Mwa n'est ni débile, ni pied-bot mais peut se lover dans les bras de sa mwaman qui le réchauffe puis s’endort, épuisée mais souriante. Ont-ils alors encore rêvé le même rêve ?

Likasi au Congo, neuf mois plus tard : Mwa gigote dans les bras de son oncle Vic qui l’exhibe à ses copines bronzant au bord de la piscine. Mwa glisse et sa tête rebondit sur les marches du plongeoir comme une grosse balle de caoutchouc. Mwa tire une drôle de bouille et se met à chialer. Comme Mwa n’arrête pas, son oncle s’empresse de rendre le sale gosse à sa sœur, à la Mwaman de Mwa.

Kipushi au Congo, neuf ans plus tard : Mwa fonce, devant ses frères, sur sa belle bicyclette rouge pour être le premier à plonger dans la piscine. Son frère Michel lui hurle « Attention… ! ». Mwa se retourne, lui demande « Kwa encore ? » et écrase sa tempe contre une grosse américaine, une Kwadillac sans doute. Quand Mwa sort du coma, sa Mwaman est là, avec un drôle de sourire. C'est ce qu'on lui a raconté. Il a l'impression de ne s'en être jamais souvenu.

Lubumbashi au Congo, treize ans plus tard : Mwa poursuit ses copains dans le réseau des égouts de la ville. C’est, en saison sèche, un superbe labyrinthe de béton où les échos des cris et des rires se multiplient et se confondent. Avec un zeste d’angoisse car il fait presqu'aussi noir que dans le trou de balle d’un noir, ou d’un blanc. Blanc quand Mwa heurte du front un ressaut de la voûte. Puis rouge car ça saigne. Avec des étoiles jaunes qui s’estompent : les jeux ne sont pas encore faits pour Mwa…

Au collège de la Berlière, seize ans plus tard: Entre poésie et rhétorique, Mwa a reçu, de ses camarades de classe belgicains, un nouveau surnom: le bizarroïde. Mwa s'interroge... Doit-il chercher une explication dans le sonnet "Impressions d'Afrique" qu'a écrit son professeur, le Père Jacques (il faut qu'il y ait un dieu pour que cet homme gagne le Paradis qu'il a mérité), sonnet  qui cerne chacun de ses élèves dans un petit vers et qui a pour dernière, interminable ligne du dernier quatrain : "Mwa rêve encore du pays délaissé, des forêts de figuiers où s'abrita sa race : il reverra le fleuve échappé des grands monts où nage en mugissant l'hippopotame énorme, où, blanchi par la lune et projetant sa forme, il descendait pour boire en écrasant les joncs."?  C'est vrai qu'il est doué pour faire le singe. 

Trente ans plus tard, en Belgique : Mwa découvre cette citation, d’un anonyme : « Bienheureux sont les fêlés car ils laissent passer la lumière ». Elle le flatte, le perméabilise à ses doutes, l’ouvre à ses rêves. Il vit mieux avec cette impression que des choses passent à travers lui, qui ne lui appartiennent pas, dont il n'est que le catalyseur. Et qu’elles passeront d’autant mieux qu'il ne cherchera pas à les contrôler. Que Mwa sera anonyme, transparent, perméable… altéré.

Treize ans plus tôt, à l’Espinette, lourde bâtisse parentale situé à la lisière des champs de Linkebeek : A l’ombre du sapin de Noël, Bon-Papa demande à l'assemblée familiale, pour réchauffer l'atmosphère hivernale, ce que chacun souhaiterait d’impossible. Naïf, Mwa déclare qu'il aimerait être « enceint ». Ef-froid général. L’aîné de la famille, l'héritier du nom serait-il un homosexuel refoulé ? Non… seulement un mauvais poète, conscient que ses jeux de mots ne le consoleront jamais de l’impossibilité, en tant que mâle, de vraiment créer, transmettre la vie à un.e Autre, lui donner la lumière. Conscient aujourd’hui que la citation de l’anonyme doit être amendée, qu’en vérité « Bienheureuses sont les fêlées car elles laissent passer la lumière ».

Aujourd'hui comme hier et comme demain, ce Jean-Foutre devrait-il en déduire qu'elle ou il n'est pas un(e) idiot(e) de génie?

 

Voie lactee.jpg

 au bas-ventre du néant

enfin une blessure par où s'écoule le lait caillé
des étoiles

                                                                                                                                                  et des rêves